L’érudition d’Anna

L’érudition d’Anna était une découverte pour Armonie. Sa protectrice était un vrai puits de science sur l’histoire de la musique et les grands classiques dont les créations originales jalonnaient toute l’Europe centrale. Souvent, leurs échanges étaient suivis de la découverte musicale d’un ou de quelques-uns des morceaux de certains des compositeurs qu’Anna affectionnait. La hargne de Beethoven, la fantaisie de Mozart, les envolées de Berlioz ou de Fauré, les sombres arrangements de Wagner, le théâtral Paganini rien ne semblait lui être étranger.  C’est ainsi qu’Armonie apprit qu’Anna avait un petit protégé, Robert Schumann. Amoureux d’une femme mariée plus âgée que lui, Agnès Carus. Elle lui fera découvrir la musique que deviendra le moteur de cet homme combatif qui rencontrera dans la demeure du couple Carus, une toute jeune prodige, Clara Wieck. Destiné au droit, Schumann va se révolter, abandonner ses études et se consacrer d’abord avec le père de Clara à l’étude du piano avant de s’exercer à l’art de la composition. La paralysie d’un de ses doigts lui coupera la route de l’exécution, il se consacre alors à la composition qui l’épuise car il est de constitution fragile et facilement angoissé. Devenu chroniqueur musical, il sera renvoyé pour avoir loué le talent d’un inconnu du nom de Chopin. Il s’installe à Leipzig, la ville d’Anna. Il y fondera une revue qui sera le porte-drapeau de la créativité musicale de l’époque. Elle sera aussi le levier qui réveillera les polémiques musicales et l’intérêt des publics pour les compositeurs romantiques car Schumann qui écrit sous plusieurs pseudos a la dent dure. Très amoureux l’un de l’autre, Robert épousera la jolie Clara malgré l’opposition intransigeante de son père[1]. Durant des années, il partagera son temps entre sa revue qui a un énorme succès et sa passion pour le piano pour lequel il composera énormément de pièces qu’il ne pourra jamais jouer. Un drame pour lui qui confiera ses œuvres à son épouse qui deviendra son interprète favori. Mais surtout ce qui faisait l’admiration d’Anna était le fait que Robert Schumann malgré ses handicaps jamais ne cessa d’inventer et de se réinventer son art tout du long de sa vie. Un investissement personnel qui le conduira à la folie et à sa mort dans un asile en juillet 1856.

L’influence d’Anna fera sans doute d’Armonie une révolutionnaire de son art à l’instar des premiers temps de l’ère romantique. Armonie très imprégnée de la vision qu’avait Anna de la musique refusera d’accepter les normes de l’exécution qui bridaient sa fantaisie et sa créativité. Armonie expliquera plus tard que l’on ne peut, selon l’école du « romantisme », accepter l’idée qu’un musicien ne soit qu’un perroquet qui répète et répète encore et toujours la même composition musicale dictée par la partition d’un compositeur mort depuis des décennies. Pour elle c’est exactement la négation de ce qu’était le message des fondateurs du « romantisme » : créer l’émotion, c’est-à-dire créer la « divine surprise » ! Elle sera en cela servi par son impétuosité et le sentiment profond que la créativité musicale est le corollaire, le levier indispensable, à toute interprétation musicale. Si la discipline voulait qu’elle soit capable de reproduire impeccablement l’intimité des œuvres de Schubert, son art consistait à lui donner une âme, à y apporter des sons nouveaux que le compositeur n’avait ni su inventer, ni su adapter à l’indiscipline d’une autre jeune prodige.